Dry Leaf
Avec : Irina Chelidze, David Koberidze, Otar Nijaradze

Dry Leaf, chercher un cadre dans les territoires de l'existence
Irakli est désespéré : le centre sportif dont il s'occupe est voué à disparaître. Le lieu incarne un monde ancien : un espace de transmission, de règles et de communauté, où l'on entraîne les jeunes, où l'on prépare l'avenir. Quand sa fille Lisa disparaît, il quitte cet univers familier pour un territoire beaucoup plus incertain : routes désertes, villages dépeuplés, terrains de football abandonnés. Il parcourt la campagne à sa recherche et scrute les traces d'un sens perdu, dans les paysages comme chez ceux qui les habitent.
Il est comme passé de l'autre côté du Styx, ce fleuve de la mythologie grecque qui sépare les vivants des morts : le voici déjà mort, prisonnier d'un enfer où les règles ordinaires de la représentation n'ont plus cours. Car Irakli n'affronte pas seulement la disparition de sa fille, mais celle du monde auquel il appartenait. Privé de repères, il traverse l'incertitude du présent à la recherche d'un avenir.
Dans le bouddhisme tibétain, le « bardo » désigne un état intermédiaire entre la mort et la renaissance, un entre-deux où l'on revisite sa vie avant de passer à une autre forme d'existence. Très laïque, Dry Leaf emprunte pourtant à ce « bardo-film » pour s'écarter des usages traditionnels du récit. Parce qu'Irakli est suspendu entre deux états — ni tout à fait dans le monde qu'il a connu, ni encore dans celui qui s'ouvre devant lui —, le film peut déplacer son point de vue et faire advenir des situations impossibles dans une narration ordinaire, notamment à travers les dialogues. Rencontres, récits et paysages attestent autant de la réalité du monde que de sa disparition. Le vertige du temps naît de l'enchaînement des événements comme de la traversée des territoires.
Koberidze fait de cette errance une méthode de cinéma. Le voyage n'est jamais ici un simple déplacement narratif ni le moyen d'atteindre un but : il devient une manière de se rendre disponible aux autres, d'accepter les détours, les rencontres et les bifurcations. Le film progresse comme son personnage, sans certitude, en se laissant transformer par les lieux traversés et par ceux qui les habitent. Voyager, chez Koberidze, c'est renoncer à la maîtrise pour retrouver une attention au réel et faire de l'incertitude une promesse de découverte.
Sublime figure que la cage de football, qui rythme le film — car Dry Leaf est aussi une sorte de documentaire sur les terrains de football, et ce motif ne cesse de revenir. Elle rappelle que, dans ce monde disparu ou finissant, il existait encore un cadre pour percevoir la réalité. L'une des plus grandes émotions du film tient à la perspective qu'ouvrent régulièrement ces mises en scène : la possibilité de comprendre la réalité depuis un horizon commun, de s'appuyer sur un regard partagé. La cage découpe le paysage, lui donne une vue, un point de fuite. Rarement un plan nous aura projetés avec une telle évidence dans ce que signifie le cinéma lui-même. Dry Leaf est ainsi un grand film contemporain, qui conjugue les mythes du vivre-ensemble aux fractures du chaos moderne.
On pense à Et la vie continue…, où Kiarostami, après le tremblement de terre qui dévasta l'Iran, offrait une expérience du même ordre : plonger le spectateur dans un territoire-espace-temps capable de décrire une trajectoire de l'humanité. Ce temps, Koberidze le travaille lui aussi par le rythme et la répétition ; il le savoure, l'endure et le partage avec une grande finesse.
On pense aussi au film Les Trois Couronnes du matelot de Raoul Ruiz. Irakli est-il vivant, mort, revenant, fantôme ? Sa voiture est-elle le Funchalense, navire errant dans l'inconnu du vaste monde ? Ceux qu'il croise semblent appartenir à un espace intermédiaire, incapables de rentrer chez eux, condamnés à une errance perpétuelle. Lorsqu'il se retrouve devant le fleuve et se dit incapable de le traverser, il apparaît comme un exilé, un être en état de survivance, installé dans un « après » irréversible.
Calendar d'Atom Egoyan travaille une frontière comparable à celle de Dry Leaf. Le film suit un photographe parcourant l'Arménie pour y photographier des églises anciennes. L'homme ne cesse de cadrer les paysages qu'il traverse, et c'est ce cadre même qui le sépare des autres : sa femme le quitte pour le guide qui les accompagne. Comme Irakli, il appartient à un pays qu'il ne peut qu'observer. Le statut du « cadre » devient alors décisif : il sépare, mais il figure aussi ce que nous avons de commun dans la représentation du monde.
C'est peut-être dans cette recherche d'un cadre que réside la plus grande beauté du film. Irakli ne mène pas une enquête au sens classique : il avance à tâtons, se laisse guider par les indices, les récits, les rencontres, les paysages. Il cherche sa fille, mais aussi une manière de se réorienter dans une société dont les repères se sont effondrés. Le film adopte la même démarche. Il ne démontre rien, ne résout rien, ne conduit à aucune vérité définitive : il explore, se perd parfois, accueille l'incertitude, et fait de la disponibilité aux choses une forme de résistance. Chercher un cadre, ici, ce n'est pas restreindre le monde : c'est se rendre capable de le regarder à nouveau.
Un dernier événement, que nous ne dévoilerons pas, déplace définitivement Dry Leaf du côté du bardo plutôt que du Styx. Le fleuve n'était donc pas la frontière des morts, mais la limite d'un territoire en transformation. Quelque chose est sauvé : la possibilité d'un lien, et avec elle celle d'un avenir encore flou, mais désormais pensable.
Il faut aller voir Dry Leaf, un film qui regarde disparaître les mondes sans renoncer à la possibilité d'un recommencement.
Pierre-Alexandre Nicaise
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