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Dry Leaf

Dry Leaf

Film de Aleksandre Koberidze - Allemagne - 2026 - 3h06

Avec : Irina Chelidze, David Koberidze, Otar Nijaradze

Âge : Tout public

Lisa, photographe sportif, disparaît, laissant une lettre dans laquelle elle demande de ne pas la chercher. Comme elle était partie photographier les terrains de football de villages éloignés, son père Irakli, équipé d’une liste de lieux donnée par son rédacteur en chef et aidé d’un ami à elle, part à sa recherche à travers les vastes et riches paysages géorgiens.

" Quand on veut, on peut, et quand il y a de la vie quelque part, il y a un terrain de football. Avec son deuxième long-métrage, Dry Leaf (dont le titre se réfère au terme footballistique de "feuille morte", une frappe spéciale rendant la trajectoire du ballon imprévisible), Alexandre Koberidze provoque un désir instantané d’apprécier le monde qui nous entoure et dont nous nous éloignons de plus en plus, lentement, comme si on flottait. On déboule dans cet univers à travers la merveilleuse musique de Giorgi Koberidze, dominée par les percussions et contrebalancée par un piano dissonant et des synthétiseurs, et le film va évoluer pour devenir une œuvre entièrement mise en musique à travers une série de leitmotivs reconnaissables. " cineuropa
GNCR

Dry Leaf, les territoires de l'existence

Irakli est désespéré car le centre sportif dont il s'occupe est voué à disparaître. Ce lieu représente un monde ancien : un espace d'organisation, de transmission, de règles et de communauté. C'est aussi un endroit où l'on entraîne les jeunes, où l'on prépare l'avenir. Lorsque sa fille Lisa disparaît, il quitte cet univers familier pour entrer dans un territoire beaucoup plus incertain : routes désertes, villages dépeuplés, terrains de football abandonnés. Il parcourt le monde rural à sa recherche et scrute les traces d'un sens perdu dans les paysages comme dans les rencontres avec leurs habitants.

Il est comme passé de l'autre côté du Styx, ce fleuve de la mythologie grecque qui sépare le monde des vivants de celui des morts, comme s'il était déjà mort. Il semble emprisonné dans une sorte d'enfer où les règles ordinaires de la représentation n'ont plus cours. Irakli n'est pas seulement confronté à la disparition de sa fille, mais à celle du monde auquel il appartenait. Il a perdu ses repères ; il traverse l'incertitude du temps présent à la recherche d'un avenir.

Le mot « bardo » désigne dans le bouddhisme tibétain un état intermédiaire entre la mort et la renaissance, un entre-deux où l'on revisite sa vie avant de passer à un autre état d'existence. Bien que très laïque, Dry Leaf emprunte à cette forme du « bardo-film » pour s'écarter des usages traditionnels de la narration. Parce qu'Irakli est comme suspendu entre deux états, ni tout à fait dans le monde qu'il a connu ni encore dans celui qui s'ouvre devant lui, le film peut déplacer son point de vue et faire advenir des situations qui n'auraient pas eu lieu dans un récit plus ordinaire, notamment à travers les dialogues. Les rencontres, les récits et les paysages cessent alors d'être de simples éléments narratifs pour devenir les signes d'un monde en transformation. Le vertige du temps se construit ainsi autant par l'enchaînement des événements que par la traversée des territoires.

Koberidze fait de cette errance une véritable méthode de cinéma. Le voyage n'est jamais ici un simple déplacement narratif ni le moyen d'atteindre un but. Il devient une manière de se rendre disponible au monde, d'accepter les détours, les rencontres et les bifurcations. Le film progresse comme son personnage : sans certitude, en se laissant transformer par les lieux traversés et par ceux qui les habitent. Voyager, chez Koberidze, c'est renoncer à la maîtrise pour retrouver une forme d'attention au réel et faire de l'incertitude une promesse de découverte.

Sublime figure que celle de la cage de football qui rythme le film. Car Dry Leaf est aussi une sorte de documentaire sur les terrains de football, et ce motif revient sans cesse. Il nous rappelle que, dans ce monde disparu ou en train de disparaître, il existait encore un cadre permettant de percevoir la réalité. L'une des plus grandes émotions du film tient aux perspectives qu'ouvrent régulièrement ces mises en scène : la possibilité de comprendre le monde à partir d'un horizon commun, de s'appuyer sur un regard partagé. La cage découpe le paysage, en offre une vue, un point de fuite. Rarement un plan cinématographique nous projette avec une telle évidence dans ce que signifie le cinéma lui-même. Dry Leaf est ainsi un grand film contemporain qui conjugue les mythes du vivre ensemble aux fractures du monde moderne.

On peut penser à Et la vie continue… d'Abbas Kiarostami qui, à la suite du tremblement de terre dévastateur survenu en Iran, offrait ce même type d'expérience, plongeant le spectateur dans un territoire-espace-temps capable de décrire une trajectoire de l'humanité. Ce temps, Koberidze le travaille également par le rythme et la répétition ; il le savoure, l'endure et le partage avec une grande finesse.

On peut aussi penser au film Les Trois Couronnes du matelot de Raoul Ruiz. Irakli est-il vivant, mort, revenant, fantôme ? Sa voiture est-elle comme le Funchalense, navire errant dans l'inconnue du vaste monde ? Ceux qu'il rencontre semblent appartenir à un monde intermédiaire, incapables de retourner chez eux et condamnés à une errance perpétuelle. Lorsqu'il se retrouve devant le fleuve et se dit incapable de le traverser, il apparaît comme un exilé, un être en état de survivance, vivant dans un « après » irréversible.

C'est peut-être dans cette attitude de recherche que réside la plus grande beauté du film. Irakli ne mène pas une enquête au sens classique du terme ; il avance à tâtons, se laisse guider par les indices, les récits, les rencontres et les paysages. Il cherche sa fille, mais aussi une manière de se réorienter dans un monde dont les repères se sont effondrés. Le film adopte la même démarche. Il ne démontre rien, ne résout rien, ne conduit vers aucune vérité définitive. Il explore, se perd parfois et accueille l'incertitude, faisant de la disponibilité aux choses une forme de résistance.

Un dernier événement, que nous ne dévoilerons pas ici, déplace définitivement Dry Leaf du côté du bardo plutôt que du Styx. Le fleuve n'était donc pas la frontière définitive des morts, mais la limite d'un territoire en transformation. Quelque chose est sauvé : la possibilité d'un lien et, avec elle, celle d'un avenir encore flou, mais désormais pensable.

Il faut aller voir Dry Leaf. C'est, pour moi, l'un des plus beaux films de ces dernières années : un film qui regarde les mondes qui disparaissent sans renoncer à la possibilité d'un recommencement.

Pierre-Alexandre Nicaise