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Affiche du film Problemski Hotel

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Problemski Hotel

de Manu Riche · Belgique · 2017 · 1h51

Avec Tarek Halaby, Gökhan Girginol, Evgenia Brendes

Quelque part dans un immeuble désaffecté de Bruxelles, un groupe de réfugiés, sans papier, essayent de trouver leur place en bordure du monde. Ils se laissent flotter, couler, rêver...

Nous sommes tous des réfugiés

Par Alain Lorfèvre

Le réalisateur de documentaires Manu Riche passe à la fiction avec Hôtel Problemski, une « tragédie absurde » adaptée d’un roman de l’auteur de La merditude des choses, Dimitri Verhulst.

Durant l’automne 2015, le réalisateur Manu Riche et l’équipe de tournage d’Hôtel Problemski ont investi un décor de tournage peu commun dans le centre de Bruxelles : le 10e étage de la tour BNP Paribas. Face au palais des Beaux-Arts, signé Victor Horta, ce cube de verre, de fer et de béton, aux fenêtres teintées, est caractéristique de l’architecture fonctionnelle des années 60-70. Lors du tournage, seul deux étages de ce siège administratrif étaient encore en activité. « Au nôtre, il n’y avait déjà plus d’eau courante. Les toilettes ne fonctionnaient plus » se souvient Manu Riche.

L’équipe déco du film a conservé le mobilier typé des lieux, n’ajoutant que quelques lits et matelas pour métamorphoser les anciens bureaux en hôtel « Problemski », squatté par des réfugiés de toutes origines. Pour le réalisateur, le lieu incarne parfaitement le propos de son film : « C’est la métaphore du monde contemporain. Face à la faillite économique d’un système, notre modèle se retrouve à la dérive. Les personnages du film sont sur un radeau, ils n’ont plus vraiment de but, de direction. Il y a quelque chose d’un peu absurde dans ce décor d’une ancienne banque et la situation dérisoire des personnages ».

Hôtel Problemski est perçu à travers le regard de Bipul (Tarek Halaby), un exilé qui vient d’un putain de village oublié au fin fond du « Nulle-partistan ». » Amnésique, Bipul a posé ses valises dans ce centre depuis longtemps. Il fait désormais partie des meubles, accueillant et aidant les nouveaux arrivants. Mais, en dehors de son ami afghan Maqsood (Gökhan Girginol), il évite de trop se lier et prend la vie comme elle se présente, avec pragmatisme et cynisme. Jusqu’au jour où il fait la connaissance de Lidia (Evgenia Brendes), qui rêve d’atteindre Londres.

RÉALITÉ ET FICTION

Hôtel Problemski est l’adaptation d’un roman écrit en 2003 par l’auteur flamand à succès Dimitri Verhulst, déjà auteur de La merditude des choses, porté à l’écran par Félix Van Groeningen en 2009. « Verhulst a deux grands axes dans son travail d’écrivain : les récits à caractère autobiographique, comme La merditude..., et ceux traitant de sujets contemporains ». Hôtel Problemski appartient à cette catégorie », précise Manu Riche.

Le réalisateur avait découvert le sujet à travers un article écrit par Dimitri Verhulst bien avant le roman. « J’avais lu dans le quotidien De Morgen son reportage sur son expérience vécue au sein d’un centre d’accueil de réfugiés. » Le traitement original du sujet frappe Manu Riche. « Verhulst s’intéresse aux âmes, aux gens. Il sort du stéréotype du réfugié. Il a cette capacité à rapprocher de notre expérience ces gens qu’on s’évertue à faire paraître différents. »

Le roman Hôtel Problemski permet à l’écrivain de transcender encore plus le sujet. « Ce qui m’intéressait, résume le réalisateur, c’était de traiter le sujet d’une façon disons « normale ». Ce n’est pas un film sur les réfugiés : c’est un film sur des gens qui attendent d’être à nouveau considérés comme les autres. » Réalisateur issu du documentaire, Manu Riche prend une distance pragmatique par rapport au « réel ». « Tous les réalisateurs documentaires savent qu’il y a un énorme travail de mise en scène, pas sur le tournage, mais sur le regard, sur le montage, sur les choix qui sont faits. C’est du cinéma, de la narration. » Né en 1964 à Hasselt, formé à l’école du théâtre, Manu Riche s’est orienté vers la réalisation documentaire à la fin des années 1980, intégrant l’équipe de la célèbre émission Strip-tease.

« Je me suis totalement retrouvé dans Strip-tease » explique Manu Riche, frustré à l’époque par le sentiment que le théâtre s’était « institutionnalisé » et devenait « de plus en plus déconnecté du quotidien ». Crée en 1985 par Marco Lamensch et Jean Libon sur la RTBF, la chaîne publique belge francophone, puis diffusée à partir de 1992 en France sur la troisième chaîne, Strip-tease a bouleversé les normes du documentaire. L’objectif des créateurs était de s’effacer pour laisser s’exprimer les protagonistes. Loin des grands sujets internationaux ou de société, l’émission traitait du quotidien, de la vie de tous les jours, miroir tendu aux spectateur - que résumait bien le slogan « Strip-tease : l’émission qui vous déshabille ».

Au début des années 2000, Manu Riche explore les relations entre réalité et fiction - ou, plutôt, le storytelling cher aux communiquants politiques - dans Baudouin Ier (2001) et L’homme qui n’était pas Maigret (2003), consacré à Georges Simenon, figure mythique de la littérature belge. « Pour moi la fiction est une autre forme de documentaire » précise Manu Riche. « Je ne fais pas le séparation entre les deux. Ce qui m’importe, c’est de trouver une réalité dans l’image. (...) Parfois, même, un sujet a priori documentaire sera mieux servi par la fiction qu’en documentaire, parce qu’il y a des réalité que l’on ne peut pas approcher. »

CASTING INTERNATIONAL

C’est précisément le cas avec Problemski Hôtel. « Aborder la situation des réfugiés par le biais de la fiction m’offrait la liberté de développer des thèmes et des sentiments que je ne parviendrais pas à saisir dans la réalité. L’humour et l’ironie que Dimitri utilise dans son roman permettent une distanciation. »

Pour écrire le scénario, le réalisateur a retrouvé le Britannique Steve Hawes, qui collabora avec lui sur L’homme qui n’était pas Maigret (2003), une réflexion documentaire sur la course aux armes nucléaires. « Steve est un scénariste chevronné, qui a très bien compris le fond et l’esprit du livre. Tout comme moi, il a apprécié l’approche directe et frontale du sujet, dénuée de misérabilisme. »

Héritage de son parcours documentaire, Manu Riche a attribué les rôles à des comédiens ayant un parcours de vie similaire à celui des personnages. « Le casting fut long parce que nous cherchions des comédiens ayant une nationalité ou des origines similaires aux personnages. « Tarek Halaby qui interprète Bipul est danseur au sein de Rosas, la compagnie de la chorégraphe Anne Theresa de Keersmaeker. « Il est né en Palestine, a été exilé en Jordanie, puis à Dubaï, avant de se retrouver à Chicago et de finir par atterrir en Belgique. Forcément, il a trouvé des échos de sa propre histoire. » Son ami Maqsoon est joué par le comédien et metteur en scène de théâtre Gökhan Girginol, d’origine turque. Quant à Lidia, Manu Riche a découvert Evgenia Brendes. « Elle a quitté le Kazakhstan il y a dix ans et a fait ses études au Conservatoire à Anvers. C’est une future grande comédienne européenne » assure le réalisateur, qui a adapté le C.V. des personnages à celui des comédiens. familiers du cinéma fut un atout pour le cinéaste. « Je n’ai pas vraiment filmé de la manière dont je filme des personnes réelles » précise Manu Riche. « Je dirige, mais pas trop. Je préfère créer des situations et capturer un moment. J’évite d’intervenir. J’ai travaillé presque exclusivement en plan séquence. Cela permet aux comédiens de se laisser aller dans la scène, dans l’instant. » Résolu à « transgresser » la frontière entre fiction et documentaire, Manu Riche insiste malgré tout sur le premier terme pour qualifier Hôtel Problemski. « Je n’ai pas envie de m’enfermer dans un format » ajoute-t-il. « Je ne veux pas que l’on me dicte la forme que doit prendre un documentaire ou une fiction. Je crois qu’il faut trouver une forme pour chaque projet, chaque sujet. Et essayer de trouver sa vérité par la mise en scène. » Steve Hawes et lui ont gardé deux références à l’esprit durant la production d’Hôtel Problemski, deux films qui furent parfaitement ancré dans un réalité de leur époque, tout en la transcendant par un ton décalé : « Vol au dessus d’un nid coucou (1975) de Milos Forman pour le huis clos et l’enfermement et M.A.S.H. (1970) de Robert Altman pour l’humour subversif. » Comme ces films, souligne-t-il, Hôtel Problemski respire l’air du temps. « Nous sommes tous des réfugiés » médite le réalisateur, « car on ne sait plus trop où on va, comme Bipul. » C’est une « tragédie absurde » - un peu comme un En attendant Godot réaliste. Et pour achever de nous mettre en appétit, Manu Riche livre une dernière clé : « Ce sera aussi un conte de Noël, la déclinaison de la très vieille histoire du Christ, revue par Dimitri Verhulst et Manu Riche ! »

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