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L’éveil du désir

de Conversation du Mercredi 22 septembre 2010 : Tamara Drewe · 2010

Ça commence dans le calme plat d’un monde qui rayonne d’une couleur de série anglaise, très British, des images en matière plastique, une apparence de zéro défaut, d’un pays sans histoire, lorsque deux voitures font irruption et troublent l’ordre éternel de ces champs. Alors deux adolescentes, cachées derrière une murette, jettent des œufs pour accueillir les intrus et leur signaler que le pays est habité et s’agite encore. Des œufs qui s’écrasent sur le pare-brise, c’est une fertilité latente en échec, mais c’est encore plus le geste d’une ultime manifestation de vie, un sursaut de protestation de jeunes qui ne veulent pas vivre morts et sont prêts à forcer le destin.

Alors, bienvenue sur terre, sur une terre qui palpite encore, mais où l’ennui, l’exode, l’absence des pères, dessinent le spectre d’une fin de vie.

C’est un peu le mode actuel de la campagne anglaise qui vit du travail partiel, de l’élevage extensif, du tourisme rural avec, ici, une résidence d’écrivains qui bourdonne de poncifs, de mensonges, d’hypocrisie, et où chacun semble murmurer une comptine désuète, do-ré-mi-fa-sol-la-si-do, grattez-moi la puce que j’ai dans le dos.

C’est au beau milieu de cet arrière pays que débarque Tamara Drewe, en sautant par-dessus la barrière qui délimite l’enclos des littérateurs. C’est l’irruption d’une tornade brune, au corps élancé, dont la chair généreuse déborde d’un petit bustier rouge et d’un short en jean très court, collé aux fesses ; elle surgit là comme une divinité tombée du ciel qui se souvient et qui semble dire «écoutez-moi vous tous, je suis descendue vivre une vie, chercher un homme, reprendre une histoire, pour que cet arpent de terre oublié soit sauvé de son ankylose chronique, mortelle ». C’est un film voisin de celui de Pasolini Théorème, mais où celui par qui le scandale arrive est remplacé par celle par qui le désir s’éveille. C’est un changement de peau ; c’est un nouveau conte de Perrault.

En effet, parmi ce monde figé dans les conventions ordinaires de la loi, une princesse, non un prince, va distribuer les baisers et son corps pour briser les glaces. Loin d’une fantasia chez les bobos et au-delà des habits d’un roman de gare, tous les genres se mélangent et fleurissent en un réalisme intégral où, sur le passage de cette nouvelle Alice, tout le monde rit, pleure, grince des dents, ment ; même les vaches rient avant de se transformer en une horde sauvage aux effets tragiques.

Les affrontements littéraires sans ressort qui butent sur les rapports entre la fiction, le mensonge et la vérité, explosent sous les éclairs fulgurants du corps de Tamara, lieu du désir, mais un corps qui parle et s’interroge, interroge les autres dans un questionnement sans entraves qui n’épargne personne, sauf peut-être la propriétaire terrienne qui n’hésitera pas à tuer au fusil le chien de la ville pour protéger son troupeau et ses terres.

C’est un feu d’artifice de fantasmes où, par les yeux des fantasmeurs, Tamara devient le ferment du désir des autres qui, au risque de la loi et de l’interdit, vivent la possibilité de construire à leur tour, dans la réalité du monde, leur propre désir. De sorte qu’entre la clarté de l’expression du désir et l’opacité d’un monde qui ne s’offre pas sans combattre, les femmes et les hommes du film sont comme des adolescents enfin réveillés qui déploient leur activité créatrice, mais aussi destructrice car, parfois, devant la dimension plus ou moins grande de la faille, de la béance ou du manque, l’essai de rompre ses chaînes ne fait qu’accentuer la dépendance dans laquelle ils se trouvent, ados ou pas.

En vérité, Tamara est un sujet désirant qui se souvient de ses amours sur terre, dans cet arrière pays, et elle est revenue pour elle-même, pour tenter de reprendre l’inachevé dans un village où toutes les personnes sont rongées par des frustrations et des histoires interrompues. Elle fait revenir à la surface le village englouti de son adolescence.

Pour changer son monde, elle a changé de nez, elle restaure le cottage de famille qui va éclairer autrement et aimanter non seulement le village, mais aussi la ville et sa dérive marketing. Elle ranime le passé, secoue le sac à souvenir, prend le risque de tout prendre sur le dos, car nul ne trouble, sans risque, l’ordre bourgeois. Pour mieux nettoyer les yeux, décrasser les oreilles et réveiller la libido du coin, elle ne négocie pas sa liberté, elle provoque jusqu’à faire l’amour aux yeux de tous, des adolescentes surtout, avec un agité du show-bizz, sorte de diablotin dans une clinquante voiture jaune, le batteur d’un groupe de rock adulé par les adolescentes, précisément. Sexe fort, sexe faible, c’est un renversement renversant où tout le monde se met à parler autrement et s’agite pour libérer ce que la loi muselait. Il y a celui qui vit dans le mensonge et qui veut vivre dans la vérité ; il y a là celui qui se bat pour la vérité et qui veut vivre dans le vertige libidinal du mensonge ; il piétine le principe de fidélité pour construire son désir de faire l’amour avec la fermière qui l’accueille en résidence.

La légèreté du film n’est qu’une mascarade brisée par un questionnement qui fait surgir, par la faille qu’il ouvre, la complexe vérité de l’homme. C’est bien dans l’écart de la différence entre la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes (les écrivains et tous les autres personnages) et ce qu’ils sont vraiment ou bien ce qu’ils cherchent (le père pour les adolescentes, la peur des vaches et de la nature pour d’autres), que surgissent les problèmes concrets. C’est le dévoilement filmé de la condition de l’homme qui est souvent autre que ce qu’il dit être.

A la fin, entre humour noir et burlesque, le chien de la ville met les vaches en folie qui piétinent et tuent l’homme menteur qui voulait vivre en vérité.

Alors, point de happy end où tout le monde réalise son rêve, mais, au bout d’un songe endiablé, les choses ont changé et les personnages ont grandi. Les masques sont tombés et le nez de Tamara fracturé ne retire rien à sa beauté qui n’est pas de surface mais de passion et de profondeur ; d’envie de vivre rien que de vivre.

Guy Chapouillié

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