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Chantal A., Bruxelles

Chantal A., Bruxelles

Film de Vincent Dieutre - France - 2025 - 1h25
Le réalisateur, profondément marqué par les films de Chantal Akerman, entreprend de retrouver les traces qu’elle a laissé dans sa ville natale, Bruxelles, mais aussi dans sa façon à lui de faire du cinéma. Arpentant la capitale européenne d’aujourd’hui, il est amené à clarifier ses souvenirs de spectateur, à confronter sa mémoire à celle d’autres gens qui l’ont connue, aimée, ou celle d’autres artistes qui ont, comme lui, été fabriqués par son cinéma, guidés par son exigence. Méditation sur le devenir du cinéma, son enquête en forme de tendre dérive bruxelloise se fait peu à peu. Exercice d'admiration, à la recherche de Chantal A.
Rencontre avec Isabelle Labrouillère et Emmanuel Cano
Mer. 28/10 2026 à 19:30

Tous deux enseignants chercheurs en cinéma.

Vincent Dieutre disait de chacun de ses films qu’il était le journal d’une période de sa vie, une manière de « donner de ses nouvelles ». Disparu le 10 août dernier à 65 ans, il laisse l’une des œuvres les plus singulières et importantes du cinéma français contemporain : trente ans durant, il a filmé à la première personne, faisant de l’intime un poste d’observation du monde.

Né à Rouen en 1960, il commence par des études d’histoire de l’art avant d’entrer à l’IDHEC. En 1989, une bourse de la Villa Médicis hors les murs l’envoie à Rome puis à New York. Ce sont ces années-là, cette Rome-là, qui donneront Rome désolée en 1995 — un premier long métrage sans équivalent dans le cinéma français de l’époque.

Dès ce moment, il invente sa manière de produire : filmer seul, accumuler les images au fil des voyages, puis leur donner forme au montage et à la voix. Une méthode artisanale, délibérément à l’écart de l’industrie, qui lui laisse les mains libres et le temps de faire mûrir un film pendant des années. D’un film à l’autre, on suit la même voix qui vieillit, le même « personnage » qui se déplace de ville en ville — Rome, Naples, Berlin, Bologne, Chicago, Buenos Aires, Palerme, Paris, Los Angeles, Bruxelles. Ces villes ne sont pas de simples décors. Comme l’écrit le cinéaste Sylvain George, qui lui doit d’avoir été soutenu à ses débuts, elles « sont déjà pleines avant que le film ne commence » — d’histoire, de désirs et de disparitions que la caméra ne filme pas directement, mais dont elle enregistre l’insistance.

Souvent, un film s’adosse à une œuvre qui l’éclaire : le Caravage pour Leçons de ténèbres, Schubert pour Mon voyage d’hiver, Pascal et Racine pour Fragments sur la grâce, Pasolini et Georges Didi-Huberman pour Orlando Ferito. Les premiers films sont ceux d’un jeune homme dans l’Europe des années 1980 et 1990, entre ivresse et deuil. Puis le regard s’élargit et suit celui du monde : les utopies défaites de Bologna centrale, le campement de réfugiés afghans de Jaurès, la Sicile qui résiste encore au chaos, les artistes d’un Berlin transformé, le confinement de Temps morts, le Los Angeles pandémique de This Is the End. Le journal intime s’est fait, sans bruit, chronique d’une époque.

Il filmait seul, mais il travaillait entouré. Dieutre enseignait — à Paris-VIII, à la Fémis, au Fresnoy —, écrivait dans La Lettre du cinéma, Politis ou Mixt(e), appartenait à l’ACID et au collectif Pointligneplan, qui réunit cinéastes et plasticiens. Ses films sont nés dans ce milieu-là, à la lisière de la salle et de la galerie.

Les « exercices d’admiration », est une série commencée en 2004 et poursuivie jusqu’à la fin : de courts films consacrés aux cinéastes qui l’ont construit — Naomi Kawase, Jean Eustache, Jean Cocteau (avec Jacques Nolot), Roberto Rossellini, Alain Cavalier. Chantal A., Bruxelles, son dernier film, en est le point d’orgue : dix ans après la mort de Chantal Akerman, il arpente Bruxelles à sa recherche et donne la parole à celles qu’elle a inspirées. Une manière de dire que l’on filme toujours avec ceux qui vous ont précédé, et qu’une œuvre continue d’agir longtemps après.

Regarder ce qui est fragile, faire entendre des voix qui compte, garder ouvertes des histoires pour ne pas qu’elles s’éteignent dans le tumulte du temps. Sylvain George, encore, le formule au lendemain de sa mort dans lundimatin : ses films sont extrêmement intimes sans jamais devenir privés, parce que chez lui « la singularité devient une méthode de connaissance du monde ». C’est le pari que Georges Didi-Huberman opposait à Pasolini dans La Survivance des lucioles et que Dieutre a fait sien : contre l’annonce d’un monde définitivement obscurci, il aura passé trente ans à filmer ces lueurs faibles et intermittentes qui continuent, malgré tout, de faire signe.

De Rome désolée en 1999 à This Is the End en 2024, Vincent Dieutre sera venu neuf fois au Cratère. Et presque toujours accompagné : il est venu avec un critique des Cahiers du Cinéma, avec Eva Truffaut, avec des chercheurs et des enseignants. Ses films y ont été montrés en sortie nationale ou en avant-première, mais aussi lors des Rencontres Cinémas d’Amérique Latine, des Rencontres « À propos d’Elle(s) », d’une soirée sur la laïcité ou d’un colloque de l’ENSAV sur le devenir du documentaire. Pendant vingt-cinq ans, il aura ainsi accompagné le regard que Le Cratère porte sur le cinéma, et contribué à le former. Il assignait d’ailleurs au cinéma une fonction très simple, qui pourrait être un credo de notre salle : « rendre accessible l’expérience poétique à tout un chacun » au-delà des marchés de la culture, disait-il en 2013, (revue Débordements 2013 entretien avec Cyril Masson). Cette projection a donc valeur de retrouvailles, et cherche à prolonger le geste généreux qui fut le sien.

Pierre-Alexandre Nicaise

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